Quelques unes des productions écrites lors de l’atelier avec Fabienne Jacob

Quelques unes des productions écrites lors de l’atelier avec Fabienne Jacob

L’effaceuse 

Aujourd’hui : blanche, quelquefois : grise parce que mie de pain, autrefois : rose et bleue.

Coquine et serviable, elle arrange celui qui l’utilise. D’un seul coup disparait l’erreur, l’idée

rejetée, le  trait trop long. Quelquefois imprévisible, elle trace un ruban noir sur la feuille.

Amaigrie, elle oublie sur la table les quelques grammes qu’elle a perdus grâce à la

gymnastique imposée par son propriétaire.

Elle a 5 lettres : G, O, M, M, E.

 

La farine

J’adore la farine, sa couleur blanche comme la neige ou qui change selon différentes tonalités de marron quand elle est intégrale.

J’adore plonger ma main dans la farine et sentir sa souplesse et en même temps distinguer les petits grains dont elle se compose.

De tout petit grains qui en constituent l’unité, une matière en mouvement qui se dilate et change sa forme tout en gardant son essence, quand elle est mélangée à d’autres éléments.

La farine est humble, simple, et pourtant elle enrichit, en se transformant, tout ce qu’elle accueille. Le parcours de la farine, le parcours d’une vie: tout en gardant sa propre essence, perdre quelques chose de soi pour accueillir l’autre.

Monica

 

 

Un enfant aveugle descend à la cave chercher des pommes.

D’abord une kyrielle de marches à descendre sur les fesses : sensation froide.

Debout, la moisissure des murs au contact de la main.

Enfin, la bonne odeur des pommes, plus loin, au fond de l’antre.

Marie-Claire

 

Depuis tout petit…

Depuis tout petit, Raoul Coutard avait aimé les ustensiles de cuisine. A cette époque et , plus particulièrement dans son milieu, les jouets n’existaient pas. C’est tout naturellement qu’il commença à taper de la cuillère avant d’imiter ses frères aînés qui jonglaient avec des assiettes. Il s’initia quelques temps aussi à l’orchestre avec casseroles et couvercles mais, pour finir, consacra sa vie aux couteaux.

A huit ans, il obtint son premier canif : lame courte, manche lisse et brun. Il le tâtait régulièrement dans sa poche et le glissait la nuit sous son oreiller. Il fit ensuite collection de tout ce qui existait dans l’art de la coutellerie : couteau à pain, à viande, à beurre, à ciseler, éplucher, trancher, du fin couteau de demoiselle au coupe-gorge du boucher. Ses tiroirs en étaient pleins, les plus beaux ornaient les murs de sa chambre.

A l’adolescence, il donna à sa passion un tour plus viril. Un mot déplacé, un regard incisif et il sortait promptement un couteau menaçant. Pour séduire les filles, il taillait au canif un cœur dans l’écorce des arbres, cible idéale pour cet amateur du lancer.

Enfin, devenu adulte, il s’engagea dans un cirque ambulant.

Cette passion s’arrêta net le jour où il planta accidentellement son couteau suisse dans le ventre de sa jolie partenaire.

Marie-Claire

 

Pipi dans l’herbe.

J’ai 4 ans, Rémi, un an de plus peut-être. Il est en vacances chez notre voisine. Il y est le seul enfant, et moi aussi je suis la seule enfant de mes parents. C’est un après-midi d’été, je porte une robe de cotonnade légère, Rémi est en short. Maman nous laisse jouer dans le jardin sur un tas de sable. On fait des tunnels pour les voitures de Rémi. Nos petites mains creusent le sable, on parle peu, juste ce qui est nécessaire pour notre réseau souterrain.

Tout à coup Rémi met la main à sa ceinture et dit :

–       Attends je fais pipi. Il fait trois pas et commence à faire pipi dans l’herbe. L’évocation de son envie est contagieuse. Je dis juste :

–       Et moi aussi !

Je fais attention de bien baisser ma culotte pour ne pas la mouiller et installée face à lui, je me soulage. Je découvre comment lui, fait pipi ! Je lis le même étonnement sur son visage de petit garçon. On a fini de faire pipi, on continue de se regarder.

–       Qu’est-ce que vous faites là tous les deux ? je n’avais pas entendu ma mère arriver. Je sens mes joues devenir brûlantes, les larmes couler. Je me relève, remonte vite ma culotte. Rémi répond :

–       On a eu envie de faire pipi.

Ma mère nous félicite pour notre autonomie, et moi je me jette contre elle, je pleure, je pleure de honte, honte d’avoir sûrement commis une bêtise… Maman essuie mes larmes et m’incite à aller rejoindre Rémi qui a repris la construction de notre réseau souterrain dans le tas de sable.

On n’en a plus jamais reparlé !

Nicole

 

Pensées et paroles sur le chemin

Regard, sourire, les chemins, des rencontres. On s’embrasse, les sourires, les mots qui marchent qui sortent des sourires.

Chemin, chemin, rencontre et embrassades, sourire et ce regard qui guide toujours et pour toujours ce même regard reste là…sourire, mots encore et silence, puis pas de mots et chemin, chemin, embrassade et regard fixe, fixé sur moi.

Sourire mort, vivant et regard toujours le même. Mots qui marchent dans le chemin, rencontres, embrassades et regard, toujours le même regard qui m’appelle et me guide. Chemin, je vais vers lui, embrassade, sourire, pas un mot, je suis le regard, je marche, chemin…

Monica

 

UN JOUR à …

Quelle belle journée tu vas passer ! Tu vois, tout va bien se passer, ça commence très bien. Tu arrives, tu marches, tu souris en pensant à eux, demain, tu seras de retour.

T’es barré, au large, descendu l’escalier, c’est le sable. Marche, va là-bas, au sable ferme, encore imprégné d’eau salée, quitte tes chaussures, tes socquettes, marche pieds nus, allez !

Allez ! Fais-le tout de suite ! Tu vois, tu comprends, cette liberté-là, personne ne peut te l’enlever, ça te manquait, un jour à la mer ! Ce vent du large, l’horizon et ça, pieds nus, la plage fait quinze kilomètres, marche, imprime tes pas à marée basse, retourne-toi, vois, tes empreintes. Heureux, tu souris au ciel, aux nuages, aux mouettes criardes.

Que fais-tu ? Tu quittes ta chemise, oui, enlève, c’est charnel, la douceur de cette caresse entre le soleil et toi, tourne sur toi-même, écarte les bras ! Qu’est-ce que tu veux faire de plus ?

Sois heureux, allonge-toi. Oublie-les, ceux qui planchent au bureau sur les marges, les bénéfices. Qu’ils ne comptent pas sur toi pour leur dire que tu es venu jusqu’ici, passer un jour à la mer.

Dominique

 

En chemin

Elle ferme la porte à clef. Traverse énergiquement la route. Elle a un peu mal dans ses chaussures. Elle contourne le tas de feuilles. Il n’y a que les enfants qui sautent à pieds joints dedans. Dommage ! Elle en aurait envie. La petite fille en elle rit. Pour une fois, elle porte une jupe. Cela fait partie des changements que l’on peut observer d’elle ces derniers temps. Quel âge a la beauté ? Elle regarde sa montre, elle aurait bien aimé arriver un peu plus tôt. Le message de Nicole disait 9h30 pour boire un café. Ce n’est pas tellement pour le café, elle en a un dégoût parfois, c’est pour discuter un peu avant l’atelier. Elle n’a pas eu le temps de lire un livre de Fabienne Jacob. Elle achètera Mon âge. Elle replace son sac sur l’épaule, elle se sent bien en jupe. Il y a des périodes dans la vie… elle est elle-même… avec des changements. Si elle compte les années qui restent…Qu’elle se fiche la paix, assez de se tourmenter ! Elle n’avait pas mis ces chaussures depuis l’hiver dernier. Elles sont marrons, à lacets. Ce sont celles qui s’accordaient le mieux avec la jupe. Elle en a des anecdotes sur les lacets. À combien d’enfants a t’elle appris ? Elle a prévu un châle, il fait souvent froid dans cette salle. Elle en achètera un nouveau pour sa mère. La vieille femme est belle enveloppée dans la couleur. C’est surtout le geste de la couvrir qui est tendrement beau, comme on borde un enfant. Elle compte les années depuis la dernière fois où elle a fait un atelier d’écriture. Elle accélère un peu son allure. Elle a froid dans le cou, relève le col. Les boucles d’oreilles s’y coincent. Quelle idiote ! Elle n’a même pas pris un stylo ! Aller à un atelier d’écriture sans crayon. Elle longe le mail, reconnaît Jacques et Marie-Claire. Elle n’est pas la dernière. Elle n’a même pas regardé sur internet qui était Fabienne Jacob. Elle est souriante. Elle appréhende. Elle embrasse Jacques puis Marie-Claire. Elle place toujours le bras derrière l’épaule de l’autre pour dire bonjour, avec chaleur. L’écriture, c’est particulier pour elle. Elle n’en a pas encore décelée le mystère. Elle est parfumée. Légèrement maquillée. Trois jours pour elle.

Audrey

 

Peau d’âne et son prince.

Patience, attends, attends ! Elle est où la tarte ? Attends, patience ! tu l’as vu la tarte ? On avait dit dedans, dans la tarte ! La bague, dans la tarte, sa fragilité ! L’amour, la bague d’amour, dans la tarte ! Pourquoi elle est pas là ? pourquoi ? Tu sais, on a dit la bague d’amour, sa fragilité dans la tarte, tu sais on a dit l’amour, la tarte, la fragilité d’amour, la bague, tu sais on l’a dit ! Patience ! Patience ! Elle est où ? Tu dis patience, patience, attends ! attends ! Mais impossible, la vie là, l’amour, la vie, la bague, la tarte. Tu dis pas la guerre ! Impossible, j’ai dit impossible, la tarte ! la bague ! la vie ! l’amour ! j’ai dit la vie l’amour ! J’ai dit …

Je te tue !

Nicole

 

Le verrou de la tour

Il avait certes été un peu touché par la remarque. Oui, il l’admettait, il ne s’abandonnait jamais complètement. Parce qu’il était un homme avait-elle dit. Au contraire des femmes, les hommes se livrent peu avait-elle insisté. Il n’aimait pas être rangé dans de doctes catégories. Bien sûr qu’il était un homme mais s’il y avait une part de vrai dans la remarque, elle n’expliquait pas tout. Il en souffrait justement  de cette rétention. Était-ce pudeur ? Était-ce orgueil ? Défiance ? Mépris ? Lassitude ? Le verrou sauterait-il un jour ? Et pour faire quoi ? De fait il avait développé tout au long de sa vie l’art de tout maîtriser. Insensiblement ça l’avait isolé. Mais dans cette tour d’ivoire au moins, il n’avait de comptes à rendre à personne. Il orientait les conversations vers les autres, faisait tout pour que les gens parlent d’eux-mêmes plutôt que de lui. Il suffisait d’amorcer adroitement. Il n’admettait pas la critique non plus que le compliment. Qui étaient-ils donc, tous, pour oser vouloir entrer dans cette intimité dont il avait fait un nid d’aigle inexpugnable?

Il continuerait dans l’insignifiance, il le savait. La vérité lui faisait peur. La vérité le tuerait, il en était persuadé.

Jacques